Tribunes et Manifestes

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Meduse
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"C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde."


"Que ce soit a l’assemblée nationale ou dans la culture, vous, les puissants, vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, les exactions de votre police, les césars, votre réforme des retraites. En prime, il vous faut le silence de victimes.

Tribune. Je vais commencer comme ça : soyez rassurés, les puissants, les boss, les chefs, les gros bonnets : ça fait mal. On a beau le savoir, on a beau vous connaître, on a beau l’avoir pris des dizaines de fois votre gros pouvoir en travers de la gueule, ça fait toujours aussi mal. Tout ce week-end à vous écouter geindre et chialer, vous plaindre de ce qu’on vous oblige à passer vos lois à coups de 49.3 et qu’on ne vous laisse pas célébrer Polanski tranquilles et que ça vous gâche la fête mais derrière vos jérémiades, ne vous en faites pas : on vous entend jouir de ce que vous êtes les vrais patrons, les gros caïds, et le message passe cinq sur cinq : cette notion de consentement, vous ne comptez pas la laisser passer. Où serait le fun d’appartenir au clan des puissants s’il fallait tenir compte du consentement des dominés ? Et je ne suis certainement pas la seule à avoir envie de chialer de rage et d’impuissance depuis votre belle démonstration de force, certainement pas la seule à me sentir salie par le spectacle de votre orgie d’impunité.

Il n’y a rien de surprenant à ce que l’académie des césars élise Roman Polanski meilleur réalisateur de l’année 2020. C’est grotesque, c’est insultant, c’est ignoble, mais ce n’est pas surprenant. Quand tu confies un budget de plus de 25 millions à un mec pour faire un téléfilm, le message est dans le budget. Si la lutte contre la montée de l’antisémitisme intéressait le cinéma français, ça se verrait. Par contre, la voix des opprimés qui prennent en charge le récit de leur calvaire, on a compris que ça vous soûlait. Alors quand vous avez entendu parler de cette subtile comparaison entre la problématique d’un cinéaste chahuté par une centaine de féministes devant trois salles de cinéma et Dreyfus, victime de l’antisémitisme français de la fin du siècle dernier, vous avez sauté sur l’occasion. Vingt-cinq millions pour ce parallèle. Superbe. On applaudit les investisseurs, puisque pour rassembler un tel budget il a fallu que tout le monde joue le jeu : Gaumont Distribution, les crédits d’impôts, France 2, France 3, OCS, Canal +, la RAI… la main à la poche, et généreux, pour une fois. Vous serrez les rangs, vous défendez l’un des vôtres. Les plus puissants entendent défendre leurs prérogatives : ça fait partie de votre élégance, le viol est même ce qui fonde votre style. La loi vous couvre, les tribunaux sont votre domaine, les médias vous appartiennent. Et c’est exactement à cela que ça sert, la puissance de vos grosses fortunes : avoir le contrôle des corps déclarés subalternes. Les corps qui se taisent, qui ne racontent pas l’histoire de leur point de vue. Le temps est venu pour les plus riches de faire passer ce beau message : le respect qu’on leur doit s’étendra désormais jusqu’à leurs bites tachées du sang et de la merde des enfants qu’ils violent. Que ça soit à l’Assemblée nationale ou dans la culture - marre de se cacher, de simuler la gêne. Vous exigez le respect entier et constant. Ça vaut pour le viol, ça vaut pour les exactions de votre police, ça vaut pour les césars, ça vaut pour votre réforme des retraites. C’est votre politique : exiger le silence des victimes. Ça fait partie du territoire, et s’il faut nous transmettre le message par la terreur vous ne voyez pas où est le problème. Votre jouissance morbide, avant tout. Et vous ne tolérez autour de vous que les valets les plus dociles. Il n’y a rien de surprenant à ce que vous ayez couronné Polanski : c’est toujours l’argent qu’on célèbre, dans ces cérémonies, le cinéma on s’en fout. Le public on s’en fout. C’est votre propre puissance de frappe monétaire que vous venez aduler. C’est le gros budget que vous lui avez octroyé en signe de soutien que vous saluez - à travers lui c’est votre puissance qu’on doit respecter.

Il serait inutile et déplacé, dans un commentaire sur cette cérémonie, de séparer les corps de cis mecs aux corps de cis meufs. Je ne vois aucune différence de comportements. Il est entendu que les grands prix continuent d’être exclusivement le domaine des hommes, puisque le message de fond est : rien ne doit changer. Les choses sont très bien telles qu’elles sont. Quand Foresti se permet de quitter la fête et de se déclarer «écœurée», elle ne le fait pas en tant que meuf - elle le fait en tant qu’individu qui prend le risque de se mettre la profession à dos. Elle le fait en tant qu’individu qui n’est pas entièrement assujetti à l’industrie cinématographique, parce qu’elle sait que votre pouvoir n’ira pas jusqu’à vider ses salles. Elle est la seule à oser faire une blague sur l’éléphant au milieu de la pièce, tous les autres botteront en touche. Pas un mot sur Polanski, pas un mot sur Adèle Haenel. On dîne tous ensemble, dans ce milieu, on connaît les mots d’ordre : ça fait des mois que vous vous agacez de ce qu’une partie du public se fasse entendre et ça fait des mois que vous souffrez de ce qu’Adèle Haenel ait pris la parole pour raconter son histoire d’enfant actrice, de son point de vue.

Alors tous les corps assis ce soir-là dans la salle sont convoqués dans un seul but : vérifier le pouvoir absolu des puissants. Et les puissants aiment les violeurs. Enfin, ceux qui leur ressemblent, ceux qui sont puissants. On ne les aime pas malgré le viol et parce qu’ils ont du talent. On leur trouve du talent et du style parce qu’ils sont des violeurs. On les aime pour ça. Pour le courage qu’ils ont de réclamer la morbidité de leur plaisir, leur pulsion débile et systématique de destruction de l’autre, de destruction de tout ce qu’ils touchent en vérité. Votre plaisir réside dans la prédation, c’est votre seule compréhension du style. Vous savez très bien ce que vous faites quand vous défendez Polanski : vous exigez qu’on vous admire jusque dans votre délinquance. C’est cette exigence qui fait que lors de la cérémonie tous les corps sont soumis à une même loi du silence. On accuse le politiquement correct et les réseaux sociaux, comme si cette omerta datait d’hier et que c’était la faute des féministes mais ça fait des décennies que ça se goupille comme ça : pendant les cérémonies de cinéma français, on ne blague jamais avec la susceptibilité des patrons. Alors tout le monde se tait, tout le monde sourit. Si le violeur d’enfant c’était l’homme de ménage alors là pas de quartier : police, prison, déclarations tonitruantes, défense de la victime et condamnation générale. Mais si le violeur est un puissant : respect et solidarité. Ne jamais parler en public de ce qui se passe pendant les castings ni pendant les prépas ni sur les tournages ni pendant les promos. Ça se raconte, ça se sait. Tout le monde sait. C’est toujours la loi du silence qui prévaut. C’est au respect de cette consigne qu’on sélectionne les employés.

Et bien qu’on sache tout ça depuis des années, la vérité c’est qu’on est toujours surpris par l’outrecuidance du pouvoir. C’est ça qui est beau, finalement, c’est que ça marche à tous les coups, vos saletés. Ça reste humiliant de voir les participants se succéder au pupitre, que ce soit pour annoncer ou pour recevoir un prix. On s’identifie forcément - pas seulement moi qui fais partie de ce sérail mais n’importe qui regardant la cérémonie, on s’identifie et on est humilié par procuration. Tant de silence, tant de soumission, tant d’empressement dans la servitude. On se reconnaît. On a envie de crever. Parce qu’à la fin de l’exercice, on sait qu’on est tous les employés de ce grand merdier. On est humilié par procuration quand on les regarde se taire alors qu’ils savent que si Portrait de la jeune fille en feu ne reçoit aucun des grands prix de la fin, c’est uniquement parce qu’Adèle Haenel a parlé et qu’il s’agit de bien faire comprendre aux victimes qui pourraient avoir envie de raconter leur histoire qu’elles feraient bien de réfléchir avant de rompre la loi du silence. Humilié par procuration que vous ayez osé convoquer deux réalisatrices qui n’ont jamais reçu et ne recevront probablement jamais le prix de la meilleure réalisation pour remettre le prix à Roman fucking Polanski. Himself. Dans nos gueules. Vous n’avez décidément honte de rien. Vingt-cinq millions, c’est-à-dire plus de quatorze fois le budget des Misérables, et le mec n’est même pas foutu de classer son film dans le box-office des cinq films les plus vus dans l’année. Et vous le récompensez. Et vous savez très bien ce que vous faites - que l’humiliation subie par toute une partie du public qui a très bien compris le message s’étendra jusqu’au prix d’après, celui des Misérables, quand vous convoquez sur la scène les corps les plus vulnérables de la salle, ceux dont on sait qu’ils risquent leur peau au moindre contrôle de police, et que si ça manque de meufs parmi eux, on voit bien que ça ne manque pas d’intelligence et on sait qu’ils savent à quel point le lien est direct entre l’impunité du violeur célébré ce soir-là et la situation du quartier où ils vivent. Les réalisatrices qui décernent le prix de votre impunité, les réalisateurs dont le prix est taché par votre ignominie - même combat. Les uns les autres savent qu’en tant qu’employés de l’industrie du cinéma, s’ils veulent bosser demain, ils doivent se taire. Même pas une blague, même pas une vanne. Ça, c’est le spectacle des césars. Et les hasards du calendrier font que le message vaut sur tous les tableaux : trois mois de grève pour protester contre une réforme des retraites dont on ne veut pas et que vous allez faire passer en force. C’est le même message venu des mêmes milieux adressé au même peuple : «Ta gueule, tu la fermes, ton consentement tu te le carres dans ton cul, et tu souris quand tu me croises parce que je suis puissant, parce que j’ai toute la thune, parce que c’est moi le boss.»

Alors quand Adèle Haenel s’est levée, c’était le sacrilège en marche. Une employée récidiviste, qui ne se force pas à sourire quand on l’éclabousse en public, qui ne se force pas à applaudir au spectacle de sa propre humiliation. Adèle se lève comme elle s’est déjà levée pour dire voilà comment je la vois votre histoire du réalisateur et son actrice adolescente, voilà comment je l’ai vécue, voilà comment je la porte, voilà comment ça me colle à la peau. Parce que vous pouvez nous la décliner sur tous les tons, votre imbécillité de séparation entre l’homme et l’artiste - toutes les victimes de viol d’artistes savent qu’il n’y a pas de division miraculeuse entre le corps violé et le corps créateur. On trimballe ce qu’on est et c’est tout. Venez m’expliquer comment je devrais m’y prendre pour laisser la fille violée devant la porte de mon bureau avant de me mettre à écrire, bande de bouffons.

Adèle se lève et elle se casse. Ce soir du 28 février on n’a pas appris grand-chose qu’on ignorait sur la belle industrie du cinéma français par contre on a appris comment ça se porte, la robe de soirée. A la guerrière. Comme on marche sur des talons hauts : comme si on allait démolir le bâtiment entier, comment on avance le dos droit et la nuque raidie de colère et les épaules ouvertes. La plus belle image en quarante-cinq ans de cérémonie - Adèle Haenel quand elle descend les escaliers pour sortir et qu’elle vous applaudit et désormais on sait comment ça marche, quelqu’un qui se casse et vous dit merde. Je donne 80 % de ma bibliothèque féministe pour cette image-là. Cette leçon-là. Adèle je sais pas si je te male gaze ou si je te female gaze mais je te love gaze en boucle sur mon téléphone pour cette sortie-là. Ton corps, tes yeux, ton dos, ta voix, tes gestes tout disait : oui on est les connasses, on est les humiliées, oui on n’a qu’à fermer nos gueules et manger vos coups, vous êtes les boss, vous avez le pouvoir et l’arrogance qui va avec mais on ne restera pas assis sans rien dire. Vous n’aurez pas notre respect. On se casse. Faites vos conneries entre vous. Célébrez-vous, humiliez-vous les uns les autres tuez, violez, exploitez, défoncez tout ce qui vous passe sous la main. On se lève et on se casse. C’est probablement une image annonciatrice des jours à venir. La différence ne se situe pas entre les hommes et les femmes, mais entre dominés et dominants, entre ceux qui entendent confisquer la narration et imposer leurs décisions et ceux qui vont se lever et se casser en gueulant. C’est la seule réponse possible à vos politiques. Quand ça ne va pas, quand ça va trop loin ; on se lève on se casse et on gueule et on vous insulte et même si on est ceux d’en bas, même si on le prend pleine face votre pouvoir de merde, on vous méprise on vous dégueule. Nous n’avons aucun respect pour votre mascarade de respectabilité. Votre monde est dégueulasse. Votre amour du plus fort est morbide. Votre puissance est une puissance sinistre. Vous êtes une bande d’imbéciles funestes. Le monde que vous avez créé pour régner dessus comme des minables est irrespirable. On se lève et on se casse. C’est terminé. On se lève. On se casse. On gueule. On vous emmerde."

Virginie DESPENTES romancière
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Merci
La lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
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Charlotte
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"Le thème cette semaine c’est l’infertilité masculine et ma vision des hommes a changé depuis mon installation en tant que médecin généraliste. C’est venu peu à peu.

Mais en vrai je ne sais pas pourquoi je vous dis ça, je ne veux pas parler des hommes, là maintenant tout de suite. Hier c’était la journée internationale des droits des femmes. Vous allez vous dire que cette chronique part dans tous les sens, mais c’est le sens de ma colère alors suivons-la.

Commençons par évoquer les femmes qui ont croisé ma route de soignant
Madame G :
Bonjour, mon mari a mal au pénis lors des rapports et il m’a dit d’aller consulter car il pense que c’est ma faute. J’ai un problème, d’après lui.
Le mari reste regarder la TV dans son sofa pendant que madame G. patiente deux heures en salle d’attente !!! Devinez quoi : elle ne présente aucun symptôme alors que son mari urine LITTÉRALEMENT (excusez-moi du détail) du pus.

Madame R :
Qui pleure car elle n’arrive pas à concevoir de bébé avec son nouveau compagnon et que celui-ci, attendez tenez-vous bien, il lui fait la gueule ! (Mais que voilà une riche idée qui va bien améliorer leur situation et sécher les larmes de ma patiente).

Le pire ? Elle a déjà eu deux enfants avec un autre type. Vous comprenez ce que ça signifie, hein ? Non parce que lui, manifestement, il n’avait pas compris que le problème était de son côté.

Madame L :
Qui vient pour une interruption volontaire de grossesse, et qui vient seule, et qui pleure car elle aimerait bien ne pas être seule, mais l’enfant débilissime qui lui sert de compagnon a préféré jouer à la Playstation en fumant des pétards plutôt que d’accompagner sa nana.

Les meufs sont fertiles seulement trois jours par mois, les hommes sont fertiles à chaque rapport sexuel, 364 jours par an mais ce n'est jamais eux qui pleurent dans mon cabinet parce qu’ils doivent gérer l’annonce d’une grossesse non désirée. Jamais eux. Non. Je ne leur tends jamais ma petite boîte de mouchoirs. Jamais, jamais, jamais !

Je n’en peux plus des problèmes d’égo de ces types-là. C’est un puits sans fond, les femmes ont raison d’être "vénères", de descendre dans la rue, de hurler leurs colères
Je me répète, je sais, mais j’en ai marre de nous, mais d’une force...

Ah et monsieur P ?
Il vient au cabinet un jour, il y a sept ou huit ans. J’étais jeune remplaçant, encore très naïf sur les choses de l’amour, et il me lance à la fin de la consultation :

Ma femme est en pleine ménopause. Elle est de mauvaise humeur. J’ai le droit à rien, même pas à une petite caresse de dépannage de temps en temps.
Une caresse de dépannage ?! Sérieusement ? UNE CARESSE DE DÉPANNAGE ? Mais je vous jure ! Sa femme se débat littéralement avec les bouffées de chaleur, les sautes d’humeur, le moral en berne, le maelström hormonal, et lui en bon gros bébé pourri gâté il boude parce qu’il n’a même pas « droit à ses caresses de dépannage ». J’ai honte de nous, sérieux. Le sexe n’est pas un dû. LE SEXE N’EST PAS UN DÛ.

Être une femme hétérosexuelle, c’est quand même devoir choisir parmi un cageot rempli de fruits pourris celui qui vous pèsera le moins sur l’estomac. Alors oui, je sais on va me dire "pas tous les hommes", eh bien je m’en fous : tant qu’il en restera un seul de pourri, il en sera de la responsabilité des autres de l’écarter le temps qu’on lui inculque ce qu’il faut de respect et de dignité.

Albert Camus disait :

Un homme, ça s’empêche.
Eh bien ça s’éduque aussi. Et ce n’est plus aux femmes de s’en charger. Elles ont assez donné. Elles ont assez payé."

Baptiste Beaulieu

https://www.franceinter.fr/amp/emission ... -mars-2020
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Meduse
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Merci
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Baptiste Baulieu, encore:
L’héroïsation du personnel soignant est un narratif commode pour dépolitiser nos revendications et nous enfermer dans une posture intenable : un héros, ça ne demande pas du personnel supplémentaire, ni ce truc un peu sale qu’on appelle des sous.

[...]

Je n’oublie pas qu’il y a encore quelques semaines le gouvernement d’Edouard Philippe aspergeait de lacrymo les soignants qui manifestaient pour une meilleure prise en charge de leurs patients… et aujourd’hui ça joue du Hans Zimmer sur un piano chaque fois qu’on pète…

L’héroïsation est toujours un piège, car c’est une dépolitisation.

Quand la crise sera passée, on voudra du personnel supplémentaire et des sous, pas des monuments aux morts, pas des statues.
https://www.alorsvoila.com/2020/03/18/coronaviedemerde/
La lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
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CellarDoor
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--- a écrit :
18 mars 2020, 17:19
Baptiste Baulieu, encore:
L’héroïsation du personnel soignant est un narratif commode pour dépolitiser nos revendications et nous enfermer dans une posture intenable : un héros, ça ne demande pas du personnel supplémentaire, ni ce truc un peu sale qu’on appelle des sous.

[...]

Je n’oublie pas qu’il y a encore quelques semaines le gouvernement d’Edouard Philippe aspergeait de lacrymo les soignants qui manifestaient pour une meilleure prise en charge de leurs patients… et aujourd’hui ça joue du Hans Zimmer sur un piano chaque fois qu’on pète…

L’héroïsation est toujours un piège, car c’est une dépolitisation.

Quand la crise sera passée, on voudra du personnel supplémentaire et des sous, pas des monuments aux morts, pas des statues.
https://www.alorsvoila.com/2020/03/18/coronaviedemerde/
Certes, mais les éloges demeurent une avancée sur les lacrymo.
Il serait à mon sens plus opportun d'attendre le refus d'augmentation de personnels et de moyens pour fustiger.
D'où le fameux "on ne tire pas sur l'ambulance".
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Charlotte
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En même temps on sait très bien comment ça va se passer, ils vont les augmenter de 5 € et encore et diront "vous voyez on récompense l'engagement des soignants"
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goelandfou
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Charlotte a écrit :
19 mars 2020, 08:16
En même temps on sait très bien comment ça va se passer, ils vont les augmenter de 5 € et encore et diront "vous voyez on récompense l'engagement des soignants"
Ouais mais avec 5€ dans 2 mois ils s'achèteront un manoir
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Meduse
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Je ne suis pas sûr de l'auteur, puisque ce texte m'a été partagé par mail, avec un lien sur le site de Ruffin ( https://francoisruffin.fr/lan-01/) sans pour autant que l'article d'en dessous ne soit signé.

NOUS SAVONS

La pandémie qui oblige plus de trois milliards d’humains à rester confinés chez eux semble être arrivée par surprise, comme un fléau tombé du ciel. La plupart des dirigeants des États qui nous gouvernent jurent la main sur le cœur que cette pandémie est un événement unique, jamais vu, d’une ampleur inattendue. Dès lors, face à cet imprévu en forme de force majeure, les politiques reposent nécessairement sur des réactions, plus ou moins rationnelles, des méthodes plus ou moins validées, mais dans tous les cas, un vague sentiment d’improvisation et de tâtonnement prédomine ; alors que les décomptes macabres des morts ne cessent de se dérouler, implacablement. Pourtant, cette émergence d’un nouveau coronavirus était prévisible, et le tocsin avait été sonné à plusieurs reprises. En vain. Comme si nous étions atteints d’une étrange surdité quand une catastrophe est annoncée.  

Le spectacle du monde est très étrange : en quelques jours, trois milliards d’humains ont reçu l’ordre de rester confinés chez eux. Les économies d’à peu près tous les pays que compte la Terre mettent un genou à terre, quand elles ne sont pas atteintes d’une embolie sévère. Les oiseaux gazouillent dans les frondaisons de nos villes, les rues sont désertes de toute circulation, l’air deviendrait extraordinairement respirable si l’on pouvait se promener pour nous en délecter. Les couples confinés dans leurs appartements réapprennent à vivre ensemble, les travailleurs ont découvert en quelques instants que le télétravail n’était pas un luxe de bobo. Des milliards venus du ciel coulent à gogo pour aider des secteurs entiers de l’économie. La vie nouvelle serait presque belle s’il n’y avait en ce printemps délicieux ce parfum de mort, ces échos d’hôpitaux bondés, de cercueils entassés et de centaines de milliers de malades angoissés.

Sont-ils devenus fous ?

Dans ce paysage surréaliste, les dirigeants des États semblent avoir complètement perdu leurs repères. On distingue ici un président français martelant d’un air martial que nous sommes en guerre contre un ennemi… microscopique, une chancelière allemande claquemurée dans une quarantaine commode, un chef anglais faisant des valses hésitations pour finalement tourner en rond, un leader américain tweetomane hésitant dans le choix de son personnage : cabot outrancier devant ses électeurs ou comique troupier devant ses armées sanitaires.

Les dirigeants du monde seraient-ils devenus fous ? Incapables de faire des choix dans une situation à laquelle ils n’étaient pas préparés, ils se retranchent au jour le jour derrière les oracles des scientifiques, ils guettent d’autres courbes que celles de leur image, celles de leurs morts. Ils flattent, aiguillonnent, menacent pour que les chercheurs s’activent à trouver l’arme fatale contre le virus. Ils se jettent sur tout ce qui pourrait servir leur intérêt en détournant des cargaisons de produits d’urgence destinés à d’autres pays ou en tentant de s’approprier, à la hussarde, brevets et compétences. Les uns cherchent des masques, les autres des respirateurs ou des lits de réanimation. C’est panique à bord. On ferme boutique. On ferme les frontières. On se claquemure. La solidarité entre États n’est devenue qu’un vieux souvenir, quant à l’Europe, elle brille par son absence. Dans ce charivari du monde, on distingue des bataillons de nouveaux héros en blouse blanche qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’on leur donne. Ils sont en première ligne pour sauver des vies et la population le sait et les applaudit.

Une petite bestiole dont on ne connaissait pas le nom il y a encore trois mois. Une petite chose qui nous met échec et mat et révèle toute l’étendue de nos fragilités.

Le spectacle se déroule sous nos yeux dans un monde de haute intelligence, dans un monde qui veut aller sur Mars et sait manipuler les secrets de la matière ; dans un monde de grande technologie où l’on veut reculer les limites de l’âge et enfoncer celles de la nature. Ce monde si sûr de lui, conquérant et dominateur est fracassé par un virus. Une petite bestiole dont on ne connaissait pas le nom il y a encore trois mois. Une petite chose qui nous met échec et mat et révèle toute l’étendue de nos fragilités.

La première d’entre elles est notre incapacité atavique à envisager la catastrophe. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy est un des grands penseurs de la catastrophe. « La catastrophe a ceci de terrible écrit-il que non seulement on ne croit pas qu’elle va se produire alors même qu’on a toutes les raisons de savoir qu’elle va se produire, mais qu’une fois qu’elle s’est produite elle apparaît comme relevant de l’ordre normal des choses. Sa réalité même la rend banale. »

Avant que la catastrophe ne se produise, personne n’y croit ; quand elle advient, elle entre sans embarras dans le registre du réel. C’est exactement ce qui se passe avec cette pandémie du coronavirus. Elle était annoncée. De nombreuses voix ont alerté le monde sur l’imminence d’une pandémie. Tous les détails y étaient. Ils sont restés « inouïs » au sens étymologique du terme : non-entendus.

Chronique d’une catastrophe annoncée

UP’ Magazine s’est plusieurs fois fait l’écho de ces prévisions et de cette catastrophe pandémique annoncée. À force même de nous répéter, comme d’autres médias, le procès en diffuseur de mauvaises nouvelles à des fins de sensationnalisme a parfois été fait. Pourtant les écrits restent et ces messages méritent d’être revus à la lumière du jour.

Le 12 février 2018, le directeur général de l’OMS prend la parole devant un parterre de choix : celui du sommet des gouvernements qui se tient à Dubaï. Dans un silence glacial, il annonce que l’apocalypse n’a jamais été aussi proche. « Il ne s’agit pas d’un scénario cauchemardesque du futur » dit-il. « C’est ce qui s’est passé il y a exactement cent ans pendant l’épidémie de grippe espagnole ».

Sur un ton terriblement grave il poursuit : « Une épidémie dévastatrice pourrait commencer dans n’importe quel pays à tout moment et tuer des millions de personnes parce que nous ne sommes pas encore prêts. Le monde reste vulnérable. »

Une épidémie aux conséquences désastreuses tant sur la vie humaine que sur l’économie.

ajoute : « Ce que nous savons, c’est qu’elle aura des conséquences désastreuses tant sur la vie humaine que sur l’économie. » Il termine en appelant les chefs d’États et de gouvernements assis devant lui à mettre les moyens pour éviter que ce soit un agent pathogène qui prenne le contrôle.

Résultat : rien. 

Autre message, début mai 2018, cette fois-ci d’un nom très connu du grand public : Bill Gates, le fondateur de Microsoft. Informé par les dernières données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), il est persuadé que la probabilité de l’émergence d’une pandémie ne cesse d’augmenter. Ce personnage n’est pas du genre à se délecter de mauvaises nouvelles ; c’est un optimiste qui croit en l’intelligence de l’homme. Pourtant, le discours qu’il tient dans la prestigieuse enceinte du MIT devant un aréopage de médecins donne des frissons. Il assène : « Si vous disiez aux gouvernements du monde entier que des armes qui pourraient tuer 30 millions de personnes sont actuellement en construction, il y aurait un sentiment d’urgence à se préparer à la menace. »

Trouver des moyens pour lutter contre une maladie mortelle émergente.

Nous sommes en apparence mieux préparés que nous ne l’étions pour les pandémies précédentes, explique-t-il. Nous avons des médicaments antiviraux qui peuvent, dans de nombreux cas, améliorer les taux de survie. Nous avons des antibiotiques qui peuvent traiter les infections secondaires comme la pneumonie associée à la grippe. Mais, dit-il en substance, nous ne sommes pas encore assez efficaces pour identifier rapidement la menace d’une maladie et coordonner une réponse. Il termine en un appel aux gouvernements à trouver des moyens avec l’aide du secteur privé pour mettre au point des technologies et des outils en mesure de lutter contre une maladie mortelle émergente.

Résultat : rien.

Troisième exemple, début juin 2018. Une équipe de scientifiques du Johns Hopkins Center for Health Security publie un rapport intitulé « The Characteristics of Pandemic Pathogens », qui établit un cadre pour l’identification des micro-organismes naturels posant « un risque biologique catastrophique global » (GCBR dans la terminologie des experts de santé publique). Ces « GCBR » sont des événements dans lesquels des agents biologiques pourraient conduire à une catastrophe soudaine, extraordinaire et généralisée, au-delà de la capacité collective des gouvernements nationaux et internationaux et du secteur privé à la contrôler.

Pour les chercheurs, la prochaine pandémie ne viendra pas d’un virus à haut taux de mortalité, mais d’un virus banal, de la famille de ceux qui nous assaillent en hiver comme les rhinovirus ou coronavirus, par exemple. Ils ne sont que peu mortels mais leur potentiel pandémique est énorme. Les auteurs soulignent en effet que pour déstabiliser les gouvernements, l’économie, les sociétés, et toutes les organisations sanitaires, la mortalité importe moins qu’un taux très élevé de personnes malades en même temps. Il est avéré qu’un virus peu mortel mais extrêmement contagieux, notamment par les voies aériennes, peut finalement provoquer une hécatombe.

Portrait-robot du futur agent pandémique : un coronavirus à ARN d’origine respiratoire

https://twitter.com/intent/tweet?text=P ... o/?p=40431

Les travaux de l’équipe de recherche aboutissent à un portrait-robot du futur agent pandémique. Son mode de transmission, conclut l’équipe, sera très probablement respiratoire. Il sera contagieux pendant la période d’incubation, avant l’apparition des symptômes ou lorsque les personnes infectées ne présentent que des symptômes bénins. Enfin, il aura besoin de facteurs spécifiques à la population hôte (par exemple, des personnes non immunisées contre lui) et d’autres caractéristiques de pathogénicité microbienne intrinsèque (par exemple un taux de létalité faible mais significatif), autant de traits qui, ensemble, augmentent considérablement la propagation de la maladie et l’infection. D’autant que, parmi les critères, les chercheurs ajoutent que cet agent pathogène se distingue par le fait qu’aucun traitement direct ou méthode de prévention n’existe à ce jour contre lui.

Parmi tout le bestiaire de microbes que les chercheurs ont analysé, ils en distinguent une famille particulière : celle des virus à ARN comme le coronavirus du SRAS par exemple. Les chercheurs recommandent donc de fixer comme une grande priorité la surveillance des infections humaines causées par des virus à ARN d’origine respiratoire. Des programmes de recherche clinique visant à optimiser le traitement des virus à ARN à diffusion respiratoire devraient être mieux financés. Enfin, les auteurs du rapport appellent à un renforcement de la priorité de la recherche sur les vaccins contre les virus respiratoires à ARN, y compris un vaccin antigrippal universel.

Résultat : rien.

Ils savaient

Ces messages datent de 2018. Ils ont sans doute été lus et vus par des cohortes de responsables dans le monde. Les politiques, les gouvernants, les autorités sanitaires des États en avaient connaissance. C’est incontestable.

Ont-ils pour autant pris les mesures qu’il fallait ? La même année 2018, en France, la ministre de la Santé Agnès Buzyn a-t-elle vérifié les stocks de masques dont le pays a besoin ? S’est-elle demandé si nous disposions de suffisamment de lits de réanimation ou de respirateurs, ou de matériels de test ? Qu’ont fait ses collègues dans les autres pays ? Le président Trump a-t-il pris les mesures pour protéger les citoyens américains de la vague épidémique qui va déferler sur son pays ? Certes il a un mot d’excuse : il était très occupé à twitter des âneries. Quelles mesures a pris le monde face à la bombe à retardement épidémique qui menace d’exploser en Afrique ?  

Alors que les annonces de la catastrophe se faisaient plus pressantes…
https://twitter.com/intent/tweet?text=A ... o/?p=40431

Alors que les annonces de la catastrophe se faisaient plus pressantes écrit le biologiste Eric Muraille, le sous-financement et la gestion managériale de la recherche fondamentale ainsi que des services de santé réduisaient, en France notamment, notre capacité d’anticiper et de répondre aux épidémies. Chercheurs précarisés, réseaux coopératifs entre équipes de recherche fragilisés, cette situation ne favorise pas le maintien des compétences et l’exploration de nouveaux domaines de recherche pouvant contribuer à mieux connaître les agents infectieux émergents et à identifier les nouvelles menaces. La pratique du flux tendu dans les hôpitaux, devenue la norme, qui réduit leur capacité à faire face à des crises sanitaires majeures. Les baisses de financement de ces services publics depuis des années comme la gestion court-termiste du système de santé publique a, de facto, éteint toute capacité d’anticipation. Le président Macron a bien juré dans son allocution du 20 mars : « Ce que révèle cette pandémie, c’est qu’il est des biens et des services qui doivent être placés en dehors des lois du marché ». N’est-ce pas déjà trop tard ?

Il faudra bien un jour ou l’autre tirer les leçons de cette crise sanitaire qui secoue le monde. D’autant que les catastrophes ne manqueront pas de se reproduire. Climatiques cette fois-ci. Elles aussi sont annoncées à cor et à cris. Nous savons que nous aurons dès l’été prochain des épisodes caniculaires meurtriers, peut-être même avant que nous ne soyons remis de l’épisode coronavirus. Nous savons que la mer grignote les côtes partout sur la planète. Nous savons que des millions de réfugiés climatiques vont s’agglutiner aux frontières. Nous savons que le monde va devenir irrespirable, nous savons que notre alimentation, notre eau, nos enfants sont en danger.

Nous savons
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Charlotte
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Inscription : 17 nov. 2019, 13:55

Pensée à tous les éducs et moniteurs éducateurs (et en tant que fille de, je connais particulièrement bien les sacrifices que c'est, pour la vie de famille aussi, parce que moi j'en ai voulu à ma maman de jamais me border le soir petite parce qu'elle rentrait à 10h, parce que quand on est enfant on comprend pas tout ça, retraite bien méritée maman❤️)

Nous, les éducateurs spécialisés, nous sommes des soignants !

C’est quoi être éduc ? Cette question est au cœur de mes pensées... En ces temps troublés, il n’a jamais été aussi important, pour moi, de définir notre fonction. Et rien qu’en écrivant cela, je me sens déjà perdue... Non pas parce que « je ne sais pas », mais parce que « je ne sais pas par où commencer ». Et si l’on définit exactement ce statut, il est clair que l’on oubliera tel ou tel aspect du métier, tant il est complexe, vaste, riche de sens et de compétences, polyvalent et différent en fonction des secteurs. Et pourtant, un jour, il faudra y passer... Pourquoi ? Pour faire exister, légalement, statutairement parlant, aux yeux du fédéral, une fonction, un poste, qui est essentiel dans le secteur du social, du non marchand. Pour protéger ce métier. Pour le faire perdurer. Pour qu’il soit revendiqué et que l’on puisse se sentir légitime.

Saviez-vous que, encore récemment, tout le monde ou presque pouvait être éduc ? Mais les éducs, avec leur baccalauréat et leurs spécialisations, sont voués à être éducs, à moins de se lancer dans des formations de 4 ans, en master, pour obtenir encore un autre diplôme... Impossible, ou presque, de postuler comme AS, comme psycho, comme thérapeute familial, non non non.. Et pourtant, si vous saviez ce que l’on est amené à faire dans notre travail !

La base, c’est la relation
Je vous donne une idée ? Alors... la base c’est la relation : on s’occupe donc de « bénéficiaires ». Voilà... Précisons ? Alors... s’occuper d’eux signifie : s’occuper de leurs soins de base (manger, boire, dormir, se laver, les faire se sentir en sécurité), s’occuper des soins corporels, du nursing comme on dit chez nous, les habiller, veiller à ce qu’ils aient de quoi être correct, les amener à l’école, ou au boulot, ou à des rendez-vous extérieurs, les accompagner dans le travail scolaire, faire à manger, s’occuper du lieu de vie (de la vaisselle aux lessives, en passant par le rangement, parfois/souvent le nettoyage), entretenir les locaux (tout éduc a une trousse à outils là où il/elle bosse), déménager, aménager des meubles, penser à l’amélioration du lieu de vie, créer des outils pour les bénéficiaires (calendrier, tableau des charges, charte du vivre ensemble, roue des émotions, etc), animer des ateliers, porter ces ateliers toute l’année, écrire, laisser des traces écrites de ces ateliers, mais aussi de la vie quotidienne, des entretiens que l’on fait, que ce soit avec le jeune, avec sa famille, avec les intervenants sociaux que l’on rencontre.

C’est rédiger des rapports éducateurs, créer, penser des projets individualisés en équipe, c’est savoir utiliser un ordinateur, des programmes spécifiques où tout consigner. C’est savoir retranscrire à l’écrit ce que le bénéficiaire vit au jour le jour, pour laisser une trace, une preuve, un suivi de son parcours. C’est participer à la vie institutionnelle, penser le projet au-delà de son lieu de vie. C’est savoir gérer ses heures, négocier ses vacances en fonction des besoins du service. C’est revenir en urgence quand il y a un problème dans l’unité. C’est travailler le soir, le matin tôt, les week-ends, les nuits, les jours fériés. C’est gérer des pleurs, des colères, des crises, des contentions, des isolations, des dépressions. C’est vivre des moments hard ensemble : décès, licenciement, remise en question,...

Mais aussi, heureusement, c’est vivre des joies, des petites victoires, des moments hors du temps que l’on n’oublie pas, être le réceptacle des bénéficiaires, nouer un lien de confiance, le faire vivre pendant quelques mois, quelques années, pour ne plus jamais, ou presque, avoir de ses nouvelles. C’est mordre sur sa chique quand on voudrait sauver tout le monde. C’est donner du temps, bénévolement, pour organiser des fêtes, des ventes, des spectacles, pour gagner de l’argent pour monter des projets, partir en vacances, faire vivre de l’inédit à des personnes inédites.

C’est accepter les contraintes de plus en plus oppressantes du fédéral qui nous demande de tout consigner, de tout justifier, de tout expliquer. Mais comment voulez-vous quantifier un simple petit-déjeuner avec des jeunes où l’on se lève, on s’habille, on gère les disputes, on mange, on répond aux questions, souvent vitales, et qu’ils ont à peine les yeux ouverts, on gère des crises à 8h25 du matin qui ont démarré parce que machin a dit à truc que sa mère était une P***, on s’assure qu’ils se soient lavé les dents, qu’ils aient mangé correctement, qu’ils aient participé aux tâches quotidiennes pour qu’ils apprennent aussi le vivre en groupe, on part à l’école, on parle avec les instits, on donne le relais, on s’assure que le suivi sera fait, on rentre ranger, préparer les vêtements, cuisiner, écrire, souffler, boire un café, donner le relais, rire et décompresser, parce qu’en 1h de temps on a vécu plus de choses qu’en une journée chez soi ! Comment voulez-vous quantifier cela ???

On prend soin de futures générations, des aînés...
Et si nous, on ne le fait pas, qui le fera ? Comment rendre compte de statistiques qui sont issues du social, quand on sait que nos journées ne sont jamais pareilles ! Oui je sais quand je travaille. Mais je sais aussi que le jour où je ne travaille pas, je peux aussi être appelée pour remplacer. Je sais aussi que je dois prendre soin de moi parce que ce travail-là je ne peux pas le faire à moitié. Je sais que la remise en question est essentielle, mais se foutre la paix l’est aussi. Sachant que l’on n’a pas, à chaque fois, de l’aide pour pouvoir continuer à travailler là où on est. Si on a un souci, peu importe lequel, à un moment on est amené à travailler notre question ailleurs parce que l’on doit pouvoir continuer à aider l’autre tout en faisant la part des choses avec soi... Et ça, on l’apprend sur le tas ! Comment quantifier quelque chose qui n’est pas quantifiable ? Et pourtant, malheureusement, c’est ce qu’on nous demande de plus en plus.

On prend soin de futures générations, de jeunes en marge de la société, de personnes handicapées, de personnes toxicomanes, alcooliques, psychotiques, schizophrènes, folles, qui ont vécu un ou plusieurs viols, qui ont été abandonnées, maltraitées, humiliées, traitées comme des merdes, des personnes qui n’ont plus où se loger, de familles qui ont besoin d’aide pour mieux fonctionner, de bébés qui ne sont pas en sécurité chez eux, de jeunes délinquants qui veulent faire flamber la société tant ils sont en colère, d’enfants autistes pour qui les places en institution sont de plus en plus rares, de jeunes filles maman bien trop tôt...

On s’occupe de vos personnes âgées qui ne peuvent plus vivre chez elles ou dans leur famille. On s’occupe de toutes ces personnes-là, et bien plus encore... Quand on nous demande le travail que l’on fait, et que l’on répond « éduc », la réponse la plus courante serait sûrement : « Oh lalala ça doit être dur. Je ne pourrais pas faire ce que tu fais ! ». Et pourtant, on fait au quotidien ce que chaque parent, chaque tuteur, chaque personne devrait faire avec toutes ces personnes-là. Sauf que nous, on est spécialisés, on a choisi de le faire. C’est, pour beaucoup, une vocation, une évidence. Alors oui c’est dur, mais non ça ne l’est pas. C’est comme ça, c’est notre métier.

On continue ! Mais dans quelles conditions ?
Alors aujourd’hui, pourquoi vous écrire tout ça ? Parce que à l’heure du COVID-19, on parle de toutes ces professions reconnues et visibles qui se battent pour continuer à bosser, pour permettre à la population de garder une vie digne et confortable. Merci à elles, évidemment !! Mais qui s’occupe de toutes ces personnes qui sont placées ? Qui s’occupe de toutes ces femmes violées, battues, qui ne peuvent pas rester chez elles ? Qui s’occupe des personnes âgées quand les visites sont interdites ? Cette semaine, on a dû expliquer à des enfants âgés de 6 à 11 ans qu’ils ne verraient plus leurs proches pendant 1 mois... 1 mois !! Pour des petits bouts, c’est énorme ! Et pour nous, impensable que le travail s’arrête, impensable ! On continue ! Mais dans quelles conditions ?

Avec la peur au ventre, avec le stress généré par la société, avec l’anxiété véhiculée par tous ceux autour de nous, avec la crainte d’être contaminés, d’être porteur sain et de transmettre ce virus à nos proches, ou de développer les symptômes. On continue, en essayant de protéger nos bénéficiaires pour amortir le choc, adoucir un peu les choses et que ce qu’ils vivent soit deux fois moins traumatisant que ce qu’ils ont déjà vécu dans leur vie. On continue, sans forcément avoir les moyens de se protéger du virus. Pas de masques, pas de gants. Des locaux désinfectés, mais les jeunes sont là. Un gamin de 6 ans à qui on dit « pas de bisous, pas de câlins, pas de contacts » alors qu’avant c’était possible, comment peut-il comprendre ça ? On le fait, pour respecter les règles de social distancing, mais bon sang que j’aimerais que là-haut, dans les hautes instances, ils viennent, même en combinaison, voir les conséquences de toutes ces mesures. Elles sont essentielles, certes, mais pas réalistes à 100% dans notre métier.

Je sais que dans beaucoup d’institutions, la question même du gel hydroalcoolique n’est pas garantie. Alors on fait ce qu’on peut, on suit les procédures, on adapte notre travail, qualité tellement essentielle de l’éduc, et on rattrapera les dommages collatéraux de tout ça une fois la crise passée. Mais quel impact aura tout ça sur nous ? Je ne sais pas, et ça m’inquiète... Va-t-on continuer à faire l’autruche et à réduire les budgets du social ? Va-t-on mettre l’argent ailleurs que dans les soins ? Oui une institution, un hôpital, c’est cher, et ça ne rapporte pas. Mais dites-moi : Où ALLEZ VOUS mettre ces jeunes si ce n’est pas chez nous ?? Comment allez-vous les aider s’il n’y a plus d’aide adaptée ? Comment allez-vous prendre soin de toutes ces personnes si les professionnels qui s’en occupent ne peuvent plus le faire ?? Comment allons-nous rester dignes en tant qu’intervenants sociaux, éducateurs, soignants de l’état psychique de personnes fragilisées ? Comment ?

Alors oui, nous sommes des soignants ! On est des soignants de ce qui ne se voit pas, mais on soigne l’autre pour qu’il puisse, un jour, retrouver une place dans la société. Alors, s’il vous plaît, faites passer ce texte au plus grand nombre. Faites entendre notre existence, faites lire notre métier, pour que l’on puisse exister et être reconnu dans cette société où le social doit être rentable !

Une éducatrice

Source : https://pro.guidesocial.be/articles/car ... nants.html
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Meduse
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Inscription : 23 nov. 2019, 14:28

"Alors oui on est des soignants"
Ce texte est il en réaction à cette vidéo?


Pour rebondir et extrapoler @Charlotte
https://www.franceinter.fr/emissions/le ... -mars-2020
(C'est un audio pour changer ;) )
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La lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
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suffragettes AB
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Inscription : 08 déc. 2019, 08:27

une tribune d'un mec mort en 2008 qui avait prédit en 2003 dans un hebdo belge tout ce qu'il se passe aujourd'hui, Marc Moulin :), une imagination si précise, ça laisse songeur…

https://www.moustique.be/25736/le-confi ... 2K97jBizN0
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CellarDoor
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Inscription : 17 nov. 2019, 16:38

suffragettes AB a écrit :
31 mars 2020, 14:06
une tribune d'un mec mort en 2008 qui avait prédit en 2003 dans un hebdo belge tout ce qu'il se passe aujourd'hui, Marc Moulin :), une imagination si précise, ça laisse songeur…

https://www.moustique.be/25736/le-confi ... 2K97jBizN0
Puisque la boucle temporelle est récurrente ces derniers temps, je dirais qu'à force de dire tout et n'importe quoi, on finit toujours par avoir raison :-)
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