Alors la Poésie est venue

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Zagan
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Ô vous qui, dans la paix et la grâce fleuris,
Animez et les champs et vos forêts natales,
Enfants silencieux des races végétales,
Beaux arbres, de rosée et de soleil nourris,

La Volupté par qui toute race animée
Est conçue et se dresse à la clarté du jour,
La mère aux flancs divins de qui sortit l'Amour,
Exhale aussi sur vous son haleine embaumée.

Fils des fleurs, vous naissez comme nous du Désir,
Et le Désir, aux jours sacrés des fleurs écloses,
Sait rassembler votre âme éparse dans les choses,
Votre âme qui se cherche et ne se peut saisir.

Et, tout enveloppés dans la sourde matière
Au limon paternel retenus par les pieds,
Vers la vie aspirant, vous la multipliez,
Sans achever de naître en votre vie entière.

Anatole France
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Mors
Victor Hugo
Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
Tombaient; elle changeait en désert Babylone,
Le trône en l’échafaud et l’échafaud en trône,
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
Et les femmes criaient : — Rends-nous ce petit être.
Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître? —
Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas;
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats;
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre;
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit;
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
Mars 1854.

Victor Hugo, Les Contemplations
La lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
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L’AUTOMNE

Voici venu le froid radieux de septembre :
Le vent voudrait entrer et jouer dans les chambres ;
Mais la maison a l’air sévère, ce matin,
Et le laisse dehors qui sanglote au jardin.

Comme toutes les voix de l’été se sont tues !
Pourquoi ne met-on pas de mantes aux statues ?
Tout est transi, tout tremble et tout a peur ; je crois
Que la bise grelotte et que l’eau même a froid.


Les feuilles dans le vent courent comme des folles ;
Elles voudraient aller où les oiseaux s’envolent,
Mais le vent les reprend et barre leur chemin :
Elles iront mourir sur les étangs demain.

Le silence est léger et calme ; par minute
Le vent passe au travers comme un joueur de flûte,
Et puis tout redevient encor silencieux,
Et l’Amour qui jouait sous la bonté des cieux

S’en revient pour chauffer devant le feu qui flambe
Ses mains pleines de froid et ses frileuses jambes,
Et la vieille maison qu’il va transfigurer
Tressaille et s’attendrit de le sentir entrer…

Anne de Noaille
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L'ennui Des Après-Midi Sans Fin par Gaël Faye

Un cimetière s’est formé entre naco et moustiquaire
La névralgie du robinet c’est le bruit de ma rivière
Le vent danse dans les rideaux, le grelot de la tringle
Dehors grésille la radio de quelques voix que je distingue
Des oiseaux dans la volière, le kasuku fait du boucan
Si le frigo ne bourdonne guère c’est qu’il y a coupure de courant
Rayon de soleil en suspension, filaments de poussière dans l’air
Qui traversent le salon pour zébrer d’ombre et de lumière

A l’heure de la sieste, j’apprivoise le silence
Petit Prince d’ennui modeste entre mouton et somnolence
Dans la vieille maison de briques, de la Belgique sous les tropiques
A l’heure des choses statiques j’invente, je me fabrique
Petit garçon, genoux cagneux, il fait trop chaud sous mes cheveux
Nos jeux sont souvent poussiéreux sous un soleil de plomb teigneux
Les excursions chevaleresques, les fous rires, les pactes de sang
Copain ça compte, copain ça reste, copain c’est d’abord un mot d’enfant

Dans le ventre de la maison, les adultes en digestion
Et moi coincé dans mes questions, prisonnier d’une toile au plafond
Capharnaüm de la déco, les masques, les trophées, les geckos
Je joue au GI Joe dans le crâne d’un hippo
A l’intérieur il fait frais, le carrelage une mosaïque
Sur lequel mes voitures jouets dessinent des routes périphériques
Torpeur d’après-midi sous un ciel bleu paradis
Parade levée dans le taillis, 14 Juillet chez les fourmis

Dans mon jardin d’Eden y’a des serpents à tous les angles
Et faute de pomme Golden, je trahis Dieu avec des mangues
Toute l’année dans mon jardin je vis à ciel ouvert
Sous le Ficus je suis un nain, arbre temple, arbre univers
La citronnelle borde la rigole entourant la maison
La pluie s’abstient ou dégringole, les pizzas n’ont que deux saisons
Mais quand les trombes s’abattent, elles tambourinent le toit de tôle
Les bananiers deviennent frégates et l’eau cascade sur mes épaules

Une planche à voile sur le toit d’un combi Volkswagen
Des photos jaunies, le petit chien s’appelle Amstel
Pas de 4 heures, pas de goûter, pas de pâte à tartiner
Pas de chaîne, pas de télé, y’a que l’aquarium à regarder
Pas de parfum que l’on humecte, j’écris des lettres à une maman
A une absence, apprendre à faire avec , c’était apprendre à faire sans
C’était ma vie, c’était la vie, c’était le train-train quotidien
C’était l’ennui des après-midi sans fin…

La lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme. Il faut imaginer Sisyphe heureux.
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Cœur de brume

J'aimerais aimer encore, aimer toujours
Toujours aimer comme au premier jour
Mais je m'y perd et je m'y mens
je ne sais qu'aimer trop, sans trop savoir comment.

Car si l'on aime avec le cœur, encore faut-il avoir le bon
Car si l'on aime avec le cœur, faut-il qu'ils battent à l'unisson.
Cœur de brume, cœur de peine
Le brouillard coule dans mes veines
Cœur de brume, cœur de peine
Le vent me murmure mes gênes.
Car si l'on aime avec le cœur, encore faut-il avoir le bon
Car si l'on aime avec le cœur, faut-il qu'ils battent à l'unisson.

Cœur de plume, cœur perdu
À la fois si fuyant et si futile
Cœur de plume, cœur perdu
Dont la brume condamne au fragile

Si mon cœur pleure, ce n'est de larmes
Mais d'un brouillard qui me désarme
Sans affronter la pluie, je m'en suis fait une prison
Sans comprendre qui je suis, je me suis fait une raison

Si le cœur a ses raisons que la raison ignore
La raison a ses rancœurs que mon cœur déplore

Et si je comprends toujours trop tard,
Je ferai qu'il ne soit pas trop tard :

Car tu verras mon coeur se battre
Et tu verras mon coeur combattre.
Il battra puissant pour tes baisers
Et brisera prison pour t'embrasser.

Ainsi mon cœur palpitera
Vois comme il t'ouvrira ses bras
Ainsi mon cœur vaincra
C'est tout mon être qui t'aimera

L. Ysios
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Meduse
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Meduse
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Salutations aux belles âmes :bear1:



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Que les vents effrénés me flagellent !
Une colère de tigre enchaîné
Féconde mon âme par la force impétueuse
D'un gigantesque orage qui doit éclater.

Missak Manouchian
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À défaut du silence ~ Paul Eluard

Je me suis enfermé dans mon amour, je rêve.

Qui de nous deux inventa l’autre ?

Visage perceur de murailles.

Ta chevelure d’oranges dans le vide du monde
Dans le vide des vitres lourdes de silence
Et d’ombre où mes mains nues cherchent tous tes reflets.
La forme de ton cœur est chimérique
Et ton amour ressemble à mon désir perdu.
Ô soupirs d’ambre, rêves, regards.
Mais tu n’as pas toujours été avec moi. Ma mémoire
Est encore obscurcie de t’avoir vue venir
Et partir. Le temps se sert de mots comme l’amour.

Elle m’aimait pour m’oublier, elle vivait pour mourir.

Dans les plus sombres yeux se ferment les plus clairs.

Les lumières dictées à la lumière constante et pauvre passent avec moi toutes les écluses de la vie. Je reconnais les femmes à fleur de leurs cheveux, de leur poitrine et de leurs mains. Elles ont oublié le printemps, elles pâlissent à perte d’haleine.
Et toi, tu te dissimulais comme une épée dans la
déroute, tu t’immobilisais, orgueil, sur le large visage de quelque déesse méprisante et masquée. Toute brillante d’amour, tu fascinais l’univers ignorant.
Je t’ai saisie et depuis, ivre de larmes, je baise partout pour toi l’espace abandonné.

Amour, ô mon amour, j’ai fait vœu de te perdre.

Grimace, petite fille de naissance.

La forme de tes yeux ne m’apprend pas à vivre.

Et si je suis à d’autres, souviens-toi.

Ta bouche aux lèvres d’or n’est pas en moi pour rire
Et tes mots d’auréole ont un sens si parfait
Que dans mes nuits d’années, de jeunesse et de mort
J’entends vibrer ta voix dans tous les bruits du monde.
Dans cette aube de soie où végète le froid
La luxure en péril regrette le sommeil,
Dans les mains du soleil tous les corps qui s’éveillent
Grelottent à l’idée de retrouver leur cœur
Souvenirs de bois vert, brouillard où je m’enfonce,
J’ai refermé les yeux sur moi, je suis à toi,
Toute ma vie t’écoute et je ne peux détruire
Les terribles loisirs que ton amour me crée.

Pleure, les larmes sont les pétales du cœur.

Où es-tu ? Tournes-tu le soleil de l’oubli dans mon
cœur ?

Donne-toi, que tes mains s’ouvrent comme des yeux.

Folle, évadée, tes seins sont à l’avant.

À maquiller la démone, elle pâlit.

Elle est – mais elle n’est qu’à minuit quand tous les oiseaux blancs ont refermé leurs ailes sur l’ignorance des ténèbres, quand la sœur des myriades de perles a caché ses deux mains dans sa chevelure morte, quand le triomphateur se plaît à sangloter, las de ses dévotions à la curiosité, mâle et brillante armure de luxure. Elle est si douce qu’elle a transformé mon cœur. J’avais peur des grandes ombres qui tissent les tapis du jeu et les toilettes, j’avais peur des contorsions du soleil le soir, des incassables branches qui purifient les fenêtres de tous les confessionnaux où des femmes endormies nous attendent.
Ô buste de mémoire, erreur de forme, lignes absentes, flamme éteinte dans mes yeux clos, je suis devant ta grâce comme un enfant dans l’eau, comme un bouquet dans un grand bois. Nocturne, l’univers se meut dans ta chaleur et les villes d’hier ont des gestes de rue plus délicats que l’aubépine, plus saisissants que l’heure. La terre au loin se brise en sourires immobiles, le ciel enveloppe la vie : un nouvel astre de l’amour se lève de partout – fini, il n’y a plus de preuves de la nuit.
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